Une contribution de Philippe PIVION pour le centenaire de la loi sur la laïcité

La République fête le centenaire de la loi de 1905 sur la laïcité...un peu dans la clandestinité. Cette situation nous interpelle, elle mérite réflexion et débat.


12 décembre 2005

Le contexte international, les nouvelles stratégies de la droite au plan national nécessitent une réflexion approfondie. Il n’était pas accessoire que les questions de la laïcité soient mises à mal dans le projet de texte constitutionnel européen. Dans d’autres pays des menaces surgissent comme au Canada, où une volonté d’instaurer des tribunaux confessionnels est apparue ! Et ce n’est qu’un exemple. Le capitalisme a entrepris de détruire partout où il pouvait le faire les droits sociaux, les libertés collectives et individuelles, les acquis démocratiques. C’est un combat mondialisé qu’il a entrepris de conduire dans le cadre du remodelage de la société. Au titre de ses tentatives de remodelage, il tente de fragmenter la société, d’en faire un patchwork composé d’une multitude de communautés diluant les notions rassembleuses pour fabriquer de l’incompréhension, de la haine et de l’affrontement. Il veut des peuple soumis à sa domination, des peuples non critiques, des peuples qui, comme l’indique le ministre chargé des cultes, N. Sarkozy : « dans les banlieues qui concentrent toutes les désespérances, cette espérance d’après la mort peut être “ un facteur d’apaisement, ” “un élément calmant” », qui, donc, grâce à l’Etat, vivraient leur bonheur post mortem. Sous sa plume, il exprime le fait que la religion devenant politique d’Etat permet de calmer le jeu, permet de faire accepter toutes le souffrances au peuple. C’est pourquoi autant de menaces pèsent sur le devenir de la loi dont on fête sans brio le centenaire aujourd’hui. Déjà, il y a moins d’un an au travers du débat sur le voile, de multiples interrogations avaient surgi et les réponses apportées n’ont pas réglé le problème.

Notre constitution indique en son article 2 que la France « est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » et qu’ « elle respecte toutes les croyances ». C’est en des termes concis et rapides la prise en compte de la loi de 1905 qui instaure le principe de laïcité. Rappelons pour mémoire que cette loi a mis un terme aux débats qui agitaient la société de l’époque sur la place de l’Eglise (entendons celle catholique) dans notre pays. Elle a commencé à couper les ponts qui existaient entre cette Eglise et la République, elle a permis à ce que toutes les religions soient placées sur un pied d’égalité. En ce sens, cette loi est une belle loi ; elle permet à chacun croyant ou non croyant de s’accomplir librement dans sa conception du monde. L’unité du peuple est donc consacrée hors du champ de la spiritualité. Cette notion me parait importante, car à contrario il ne faut pas dogmatiser la laïcité, au risque d’en faire une religion qui n’a pas lieu d’être. Gardons-nous de toutes les outrances à cet égard !

La République accepte dans le domaine privé la multiplicité des religions, ce qui est une garantie pour chacune d’entre elles. Mais si elle garantit cette liberté, elle ne cautionne pas n’importe quoi, et elle ne doit pas le faire sous prétexte de la loi de 1905. Ainsi, il me semble déterminant de s’intéresser aux nouvelles formes religieuses qui défient la République en revendiquant un espace statutaire pour mieux s’exprimer. Ainsi, au titre de la loi de 1905, l’Etat doit condamner les sectes, les fondamentalismes, les intégrismes qui brisent les identités humaines, qui aliènent les populations, qui combattent les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité. Il n’est pas choquant d’interdire ces nouvelles formes religieuses au titre des valeurs républicaines. Ne pas le faire, ce serait ouvrir la voie aux extrémismes, à la folie.

De ce point de vue, je suis critique sur la manière dont le gouvernement s’est emparé de la question de la deuxième religion du pays, l’Islam. Son implication va au-delà du concept de laïcité. Elle déborde pour accompagner politiquement un fait religieux, ce qui n’est pas acceptable. Cette démarche s’appuie sur les communautarismes dans un cadre électoraliste à double détente : s’aliéner les votes d’une partie de la communauté musulmane, et générer du mécontentement à connotation raciste pour obtenir les suffrages d’une partie de la population sur des bases radicalement opposées. Nous avons pu le constater -et curieusement les services des renseignements généraux corroborent cette analyse-, les explosions de violences dans les quartiers populaires proviennent d’un raz le bol général d’une partie de la jeunesse, discriminée, exclue de tout. Il ne s’agit pas d’une manœuvre de groupes manipulés par des extrémistes intégristes comme l’a affirmé le ministre de l’Intérieur. Pour les pouvoirs publics, dans le cadre de leur bataille idéologique, derrière tout musulman, il y a un intégriste et derrière tout intégriste, il y a un terroriste. La réalité est toute autre, fort heureusement.

Aujourd’hui, la bataille des idées est déterminante. Elle doit se placer dans le cadre d’une conscientisation de la population, d’une émancipation des êtres humains. Par exemple, le port du voile n’a pas été abordé sur le fond. Que des jeunes filles portent un foulard autour de la tête est une chose ; leur liberté, la place de la femme dans la société, leur rôle d’épouse, de mère en est une autre. Or force est de constater que ces questions ne sont pas posées. La république a tout son rôle à jouer les questions de société. Le crime commis contre de Sharazade est symptomatique sur cet aspect, car c’est justement à la société, aux institutions de la République de prévenir ce genre de désastre. Le dépit amoureux est une labellisation des rapports humains. Il s’agit de respect mutuel, de libre choix, de liberté absolue de conscience. Plus fondamentalement, c’est un aspect de la nature des rapports humains qu’il faut approfondir. Partant de cela, je crois nécessaire de prévoir un enseignement pour les enfants, les adolescents afin de leur redonner du sens à la citoyenneté, au respect mutuel, à la tolérance : c’est une formation laïque qui faut redéployer ! C’est pourquoi, au nom de la laïcité, il faut intégrer dans le cursus scolaire un apprentissage de l’histoire des religions, de toutes les religions, sans parti pris. C’est la connaissance qui permet la reconnaissance. C’est elle qui permet d’envisager le recul des intransigeances, des obscurantismes.

Dans le même mouvement, je suis contre le financement des écoles confessionnelles, car ce financement est un acte contraire à la loi sur la laïcité. De même lorsque le ministre de l’Intérieur envisage de financer les constructions de mosquées, nous ne pouvons l’admettre. Nous ne pouvons admettre non plus que l’exercice d’un culte se pratiquedans des conditions indignes. Mais, la ficelle est grosse : c’est encore un acte électoraliste qui s’abrite derrière l’idée qu’au nom de la laïcité, ces lieux de cultes ne doivent pas être financés par des fonds étrangers (saoudiens notamment). Alors que des dispositions sur la transparence financière, sur l’origine des fonds pourraient être mis en avant comme cela existe dans beaucoup de domaines, au nom de cette laïcité, il propose de faire l’inverse.

A l’occasion du centenaire de la loi du 9 décembre 1905, redonnons lui toute sa dimension progressiste. Appliquons déjà pleinement cette loi, prolongeons la de textes qui s’inscrivent dans son axe et qui prennent en compte l’évolution de la société. Les communistes veulent changer le monde. La laïcité fait partie des outils à disposition pour y parvenir.

Le 9 décembre 2005.